inventaire et valorisation du patrimoine de bretagne

Depuis 2020, l’association Océanide, ancrée à Tréguier (22), a engagé un travail de recensement participatif des toits en tuile du Trégor-Goëlo en lien avec l’ARSSAT (Association pour la recherche et la sauvegarde des sites archéologiques du Trégor) et la SEHAG (Société d’études historiques et archéologiques du Goëlo). Cette étude s’inscrit à la suite des travaux conduits précédemment par l’association sur le patrimoine culturel maritime des estuaires de Tréguier et du Trieux et sur le commerce entre la côte nord de la Bretagne et le Pays de Galles. Conduite dans le cadre de l’appel à projets de la Région Bretagne S’engager collectivement en faveur du patrimoine breton, elle vient renforcer les connaissances acquises sur le territoire de Lannion-Trégor Communauté.

 

Jusqu’aux années 1940, les goélettes bretonnes livraient primeurs et poteaux de mines à Cardiff et en ramenaient du charbon et les tuiles qui ponctuent encore aujourd’hui les paysages trégorois. On doit à Michael Batt la première mention de ce particularisme, découvert fortuitement, à l’occasion de recherches archéologiques à Bréhat. En 1986, il publie avec Gwyn Meirion-Jones un premier article à ce sujet dans la revue de l’association Tiez Breiz, travail qu’il reprend en 2016 avant que l’ARSSAT et l’association Océanide ne s’en emparent à leur tour. Océanide a profité de l’exposition qu’elle a présenté à Cardiff en 2019 pour se rendre à Bridgwater visiter le musée consacré à la production tuilière et y voir germer le projet d’une étude approfondie du sujet. Hasard du calendrier, cette même année, le voilier Irène, entièrement rénové, qui avait transporté des tuiles et briques pour la firme Colthurst-Symons de Bridgwater à partir de 1905, est venu faire escale à Tréguier.

 

Membres d’Océanide à Bridgwater (Somerset, Angleterre) © Association Océanide

Recenser les toitures en tuile

Après s’être réparti le territoire, une équipe d’une douzaine de recenseurs a engagé un travail méthodique de repérage des couvertures en tuile. Au risque de décevoir certains propriétaires convaincus d’être insérés dans l’histoire du commerce trans-Manche, les vérifications in situ donnent près cinq fois plus de tuiles françaises — Saint-Ilan à Langueux, Villequier (Seine-Maritime), Saint-Fromont-Lison (Manche), Argences (Calvados) — que de tuiles anglaises.

Aujourd’hui, les couvertures en tuile de 65 communes ont été recensées de façon exhaustive et 450 notices réalisées. Le corpus complet concerne 78 communes. La répartition est très variable (cf. carte de localisation) : les communes entre Plestin et Plouaret comptent moins de 10 occurrences chacune ; entre Perros-Guirec et Pleumeur-Bodou, les toitures ont très majoritairement été remaniées et nombre de celles qui subsistent sont en mauvais état. Plouguiel en revanche compte 59 toitures en tuile. Quelques toitures ont également été repérées à Guingamp, Plérin et même à Saint-Grégoire (Ille-et-Vilaine) sur le manoir des Fosses. Un relai par les réseaux sociaux pourrait contribuer à enrichir cette analyse au-delà du Trégor-Goëlo.

 

Estampille à l’effigie de Napoléon III sur une tuile de la firme Colthurst Symons & Co © Association Océanide

Et explorer les archives

Les participants ont également exploré journaux locaux et registres d’archives afin de mesurer les mouvements d’entrée et de sortie de bateaux. Même si ces documents livrent des renseignements précieux (l’exploration exhaustive du Journal de Tréguier a notamment permis de dénombrer 40 bateaux ayant effectué la traversée Bridgwater-Tréguier entre 1874 à la fin du XIXe siècle, et dans le même temps, 123 bateaux arrivent de Saint-Ilan), ils ne précisent pas les volumes transportés. Deux dépouillements au Blake Museum de Bridgwater viennent enrichir ce travail, mais pourraient être complétés d’explorations aux archives du Somerset à Taunton et au musée de Bridport. Il est en effet permis d’imaginer, en raison de l’existence d’une voie ferrée de Bridgwater à Bridport, sur la Manche, que des voiliers plus petits traversaient également la Manche chargés de tuiles.

L’analyse des catalogues confirme les modèles recensés et en révèle de nouveaux, comme ces tuiles en verre, qui permettaient d’apporter un peu de lumière dans les combles. Il reste aussi à approfondir l’étude des timbres apposés sur les tuiles : une médaille d’or obtenue à l’Exposition Universelle de 1867 a permis à l’entreprise Colthurst d’apposer le portrait de Napoléon III sur ses modèles. La firme Browne & Co quant à elle exploite celui de la reine Victoria, représentée jeune, comme sur les timbres postaux et les pièces de monnaie.

 

Un Inventaire pour sensibiliser et valoriser le particularisme des tuiles anglaises du Trégor

Dépendance de ferme couverte en tuile au 11 rue Ploumanac’h à Perros-Guirec (22) fin XIXe – début XXe siècle, fonds André Le Person

Les nombreux toits de chaume délabrés des dessins de Louis-Marie Faudacq corroborent l’apparition des tuiles dans le paysage du Trégor. À la fin du XIXe siècle, ces couvertures auparavant en chaume, ont nécessité l’adaptation des charpentes, le rehaussement des murs ou la modification de la pente des pignons.

Le travail méthodique mené par les membres de l’association Océanide confirme la délimitation de la zone géographique de diffusion du phénomène, sans doute contraint par des questions de transport et de législation : seuls deux débordements recensés en 1986 en Finistère (règlementation ?), aucune occurrence entre Saint-Brieuc et Dinan… Il a pu aussi être vérifié que certaines tuiles avaient été vernissées en noir, sur place et après pose. À Ploumanac’h, le moulin à mer du petit Traouiero, dit Milin ruz (Moulin rouge), est devenu bleu après que la municipalité a refusé de maintenir la couleur rouge lors de sa rénovation en 1965.

Océanide s’appuie sur son Inventaire pour animer une bourse de tuiles : l’association achète des tuiles de Bridgwater non utilisées et les met à disposition de ceux qui en recherchent pour engager des restaurations. L’association note qu’un document de sensibilisation à l’entretien et la réparation des toitures en tuile serait utile pour accompagner cette dynamique, l’intégrer dans les PLU(I) et la partager au plus près du territoire. Les échanges engagés soulignent aussi la nécessité d’accompagner les couvreurs du territoire pour la formation à la pose de tuiles, en revenant notamment sur des a priori non fondés (surestimation de la lourdeur des couvertures en tuile) et pour résoudre des problèmes de compatibilité des modèles. Nul doute que le travail d’Océanide soit le premier déclic de cette dynamique. Certaines mairies ont d’ores-et-déjà publié des articles d’information sur ce particularisme architectural.

 

Autres actions de valorisation

Outre l’article sur l’historique des toits en tuiles anglaises du Trégor-Goëlo déjà en ligne sur le site de l’association, l’opération d’Inventaire s’achèvera avec la publication d’un dossier de synthèse intégrant une analyse chrono-typologique des tuiles.

Les Journées Européennes du Patrimoine des 17 et 18 septembre 2022 seront aussi l’occasion de découvrir ce travail de recherche, avec une conférence proposée le 16 septembre à Trédarzec, une balade guidée le long du Jaudy et une exposition tout le week-end à la Maison de lavandières, propriété de la commune de Trédarzec, située au bord du GR34 à proximité du Jaudy, du Pont Canada et du port de Tréguier, couverte en tuiles rouges… de Villequier (en Seine-Maritime) !